Petit Pays France 2019 – 111min.

Critique du film

Grands Soucis

Lino Cassinat
Critique du film: Lino Cassinat

D’abord prévu en mars avant que la pandémie ne le repousse, le très attendu Petit Pays sort enfin sur les écrans. Première grosse production de Pathé après la reprise de De Gaulle, le film adapte en effet le roman éponyme à succès adressant le conflit entre Hutus et Tutsis écrit par le chanteur Gaël Faye et récipiendaire du prix Goncourt des lycéens et sélectionnés pour de nombreuses autres récompenses prestigieuses. Le film marchera-t-il dans les pas du livre?

Gabriel (Djibril Vancoppenolle), de père Français (Jean-Paul Rouve) et de mère Rwandaise Tutsi (Isabelle Kabano), vit une enfance relativement heureuse au Burundi, malgré ses parents qui se déchirent. Mais les évènements dramatiques au Rwanda voisin vont emporter cette existence.

Sur le papier, toutes les cartes étaient réunies pour faire de Petit Pays une œuvre poignante, il suffisait de les abattre dans le bon ordre. Pourtant, Petit Pays ne remporte pas un pli (ou si peu), cela ne fait pas un pli, la faute à une absence quasi-totale de parti pris de mise en scène. La caméra se contente de suivre un texte appris par cœur, de surligner quelques effets dramatiques pour remplir un cahier des charges mal établi et échoue totalement à instaurer un quelconque point de vue.

Il ne suffit pas en effet de mettre la caméra à hauteur d’enfant ou de coller au moindre déplacement de son jeune protagoniste pour créer une connexion émotionnelle forte et créer une expérience empathique. On ne compte plus les classiques du genre, mais si par exemple E.T. a bien une leçon de cinéma à nous apprendre, c’est que pour se faire, il faut regarder le monde comme un enfant, et non pas imiter une certaine idée de l’enfance. Cela, Petit Pays en est malheureusement bien incapable. Pire encore, il projette son monde adulte sur celui des enfants avec une inélégance souvent spectaculaire, et voir nos cinq mousquetaires en BMX voleurs de mangue se mettre soudainement à parler comme ces chroniqueurs politiques de chaîne d’infos a de quoi provoquer une grosse crise d’urticaire.

Petit Pays se retrouve ainsi broyé par sa plus grosse contradiction, coincé entre un protagoniste enfantin non-partisan et un grand public visé adulte, que, par sécurité, le film ne va surtout pas chercher à bousculer. Il y aura bien une scène forte en toute fin de film pour nous sortir de notre torpeur et commencer un début de réflexion classique mais efficace sur la contamination de la violence, mais en dehors de cela, Petit Pays donne dans un consensuel fade, presque télévisuel, fatal à deux niveaux.

D’abord parce que le protagoniste de notre histoire n’est non seulement pas un protagoniste de l’Histoire, mais il n’en est même pas un observateur non plus. Les évènements du film sont donc pour la plupart ressentis au troisième degré, et ce gouffre laissé béant par la neutralité de la mise en scène créé entre l’histoire et l’Histoire renvoie cette seconde non pas au hors-champ mais quasiment au hors-film, les deux sujets entretenant une relation de causalité extrêmement lointaine.

Ensuite, parce qu’à faire l’autruche et ne pas trancher, Petit Pays ne contrôle plus ce qu’il communique et finit par dire n’importe quoi. Il est assez écœurant de voir ressurgir çà et là la bonne vieille imagerie gangsta rap pour caractériser les personnages les plus violents emportés dans un conflit géopolitique d’une complexité sans nom, ou encore que les deux voies manichéennes présentées au personnage principal à son ultime carrefour moral soient «t’es Français, ou t’es Tutsi. Fais ton choix». Cocorico, nous sommes toujours dans le camp du Bien.

26.08.2020

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Commentaires

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CineFiliK

il y a 1 mois

“Paradis perdu”

A Bujumbura, capitale d’alors du Burundi, Gabriel enchaîne des jours paisibles avec sa famille métissée. Mais bientôt la guerre et le génocide rattraperont son insouciance.

La vie semble si simple quand l’enfance est confortable. Les mangues volées au voisin, revendues chèrement à l’enseignante, mettent en extase les papilles. Le menu à la carte du petit-déjeuner comprend crêpes et œufs brouillés. Quant à la carcasse du vieux van abandonné, elle sert de refuge et d’aire de jeux inespérée. Ce sont les copains d’abord, l’école attendra un peu. Mais le monde adulte est plus brutal. Les querelles conjugales entraînent une scission. Le mélange des couleurs se craquèle. Et quand gronde au loin le tonnerre des canons, c’est la fin de l’innocence qui est annoncée.

Eric Barbier adapte avec sagesse et fidélité le roman à succès de Gaël Faye, présent aux côtés du réalisateur. Tourné au Rwanda en respectant les langues locales, on ressentirait presque les odeurs, la chaleur, puis la torpeur à venir. Si l’interprétation non-professionnelle est parfois imprécise, on voyage dans ce petit pays, le regard amusé et horrifié.

7/10Voir plus

Dernière modification il y a 1 mois


vincenzobino

il y a 1 mois

3.5: La vengeance dans la peau
Bujumbura, Burundi, 1992: Andre entrepreneur français marié à une rwandaise et père de deux enfants dont Gabi, va assister impuissant à la promesse non tenue de la première élection présidentielle libre et à ses conséquences historiques et dramatiques.
La voici donc cette très attendue adaptation du Goncourt des lycéens, prix à mon sens justifié. Pour ce qui est du film, sans être aussi élogieux, nous n’en sommes pas loin.
Une guerre civile, quand on est gosse, on ne réalise pas sa portée, on ne se rend pas compte que notre innocence va être aussi sévèrement mise à mal. A la lecture, on ressent tout du long cette déchéance annoncée; au cinéma cette sensation se fait quelque peu attendre, à tel point que, et seuls les lecteurs peuvent me comprendre, je craignais que ce ton enfantin soit omniprésent. À tort!
Car, « heureusement », les conséquences brutales de ces tensions ethniques sont totalement fidèles dans le dernier tiers plus brutal et où tant le désarroi maternel que la perte de l’enfance volée par un acte terrible et une vendetta toute aussi glaçante nous interpelle. Et le chant final de Gael Faye, illustrant le pourquoi du titre de son roman nous reste en tête par ses paroles terribles.
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