The Roads Not Taken Suède, Royaume-Uni, Etats-Unis 2020 – 85min.

Critique du film

Le douloureux chemin du souvenir

Camille Vignes
Critique du film: Camille Vignes

Avec The Road Not Taken, Sally Potter continue d’écrire l’histoire qu’elle entretient avec Berlin, puisque le film a été présenté lors de la 70e édition du festival de la ville. En 2017, The Party, bien qu’il soit reparti sans prix, raflait huit nominations (dont l’Ours d’Or, l’Ours d’argent du Meilleur réalisateur ou encore le Grand Prix du Jury) et huit ans auparavant, en 2009, Rage connaissait, à peu de choses près, le même destin - sept nominations (dont les trois même que The Party) mais aucun prix. Cette fois-ci, la cinéaste a retrouvé Elle Fanning, Ginger de Ginger et Rosa sorti en 2013, l’actrice formant avec Javier Bardem un duo père-fille émouvant, percutant. Criant de vérité.

Bloqué dans ses pensées, hors de toute réalité tangible, Léo (Javier Bardem) déroule le fil de sa vie, revit des souvenirs, certains traumatiques, d’autres plus heureux. Il ressent toute la douleur avec laquelle son premier mariage s’est terminé, retrouve une naïveté amère dans sa rencontre avec une jeune femme, des années plus tard, lui rappelant sa fille. Sa fille Molly (Elle Fanning) qui, justement, dans cette réalité tangible, est là, venue s’occuper de lui pour l’emmener chez le médecin. Mais de son lit au taxi, en passant par le magasin de vêtements et les rendez-vous médicaux, il ne se souviendra de rien. Il végète dans un état de semi-conscience, une réalité parallèle.

Culpabilité, remords, chagrin, la réalité de Léo est peuplée de toutes ces émotions qu’il semble avoir mises de côté pendant de trop nombreuses années. Ces émotions, aujourd’hui, l’enferment dans une sorte de purgatoire, entre souvenirs du passé et présent bourdonnant, agressif. Un purgatoire qui l’empêche d’atteindre la réalité du monde extérieur, le laissant inconscient de tout ce qui l’entoure. Pourtant, aussi déphasé qu’il soit de ce que le commun des mortels appelle «réalité», ce purgatoire est, pour lui, pourtant bien réel.

Et ce n’est pas parce que ce ne sont que des souvenirs que Léo ne les (re)vit pas avec la même intensité. L’incapacité de cet homme à s’amarrer à la réalité, son incapacité à évoluer, comme bloqué dans son ancien schéma d’écrivain, habité par ses histoires et ses personnages, elle est interprétée avec un brio et une finesse inouïe par Javier Bardem qui ne laisse aucune émotion passer, aucun sentiment lui échapper. Qui donne à voir avec tant de simplicité et de véracité le désespoir et la tristesse de son personnage. Sa terrible et si compliquée absence.

Or s’il n’est pas aisé de se projeter dans la psyché d’un personnage rejetant autant la réalité, dans la psyché d’un personnage fonctionnant aussi différemment que celle de Léo, sa fille, fait le pont, ou tente tant bien que mal de faire le pont, entre son père et la réalité, entre démence et monde extérieur. Devant la caméra intime de Sally Potter, Elle Fanning semble réellement vivre les sentiments de son personnage. Bien que sa dévotion pour son père ne s’enracine que dans le fait que Léo soit justement son père (mais n’est-ce pas là l’unique raison valable au fond ?), son combat quotidien face au médecin, ne se référant à lui que par la troisième personne du singulier, ne s’adressant jamais à lui mais seulement à sa famille, comme s’il n’était pas là, le besoin de cette fille de raccrocher son père à la réalité, son envie de percer sa folle carapace pour comprendre son monde, ont quelque chose de particulièrement touchant, de juste, de sincère et de vrai.

Le dernier échange entre les deux personnages éclaire d’une toute autre lumière la réalisation de Sally Potter. Car, si tout le film semble n’être qu’une alternance de deux subjectivités, celle d’un homme que tous considèrent comme fou, et celle de sa fille, qui se débat avec l’amour inconditionnel qu’elle ressent pour son père, leurs derniers mots opèrent comme une bouée de sauvetage. Une bouée que chacun aurait lancée à l’autre, pour faire un pas vers l’autre. Une victoire de l’amour, aussi enfouie soit-il.

11.08.2020

4

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