Ouistreham France 2020 – 107min.

Critique du film

Une écrivaine s’emploie au travail précaire

Sven Papaux
Critique du film: Sven Papaux

Juliette Binoche se glisse dans la peau d’une écrivaine, fatiguée de voir le chômage de façon abstraite. Dans Ouistreham, présenté dans à la Quinzaine des réalisateurs comme film d’ouverture, il est question d’une mise en abyme artistique et sociale tirée du livre-enquête publié en 2010 par Florence Aubenas.

Marianne Winckler (Juliette Binoche) se présente à un entretien, un CV très léger, prête à se lancer dans une activité d’aide ménagère. Mais derrière la façade d’une femme au chômage se cache une auteure qui désire raconter la vie de ces « invisibles » de la société. Une percée en forme de chronique sociale, où les âmes chagrinées se regroupent et s’entraident pour digérer le présent.

Emmanuel Carrère, après avoir pondu récemment un texte retraçant son combat face à la dépression dans un livre intitulé « Yoga », adapte le livre de Florence Aubenas : « Le Quai de Ouistreham ». Après une entame aux accents Ken Loach, Moi, Daniel Blake à l’esprit, le film prend des airs de trahison, délaissant le drame social pour embrasser un jeu de faux-semblants. La duperie de Marianne Winckler, solidement incarnée par Juliette Binoche et entourée d’une distribution non-professionnelle, ne tient qu’à un fil. Face à la menace de décevoir ses nouvelles amies, l’auteure tient son livre et préfère persister pour brosser le portrait d’une femme (Christèle) qu’elle érige comme son sujet principal. C’est une dangereuse navigation entre le réel et la fiction qui s’apprête à se retourner inévitablement contre Marianne.

Le mensonge pour écrire, c’est ça que Ouistreham ébauche dans ce récit-enquête poignant, précis dans son propos et sa mise en scène. Un récit fait d’humanité, surtout, de compréhension de ces femmes qui nettoient les toilettes, la saleté plein les gants. Tendre l’oreille, s’inventer une identité pour comprendre, pour être au plus près de la précarité, Marianne part d’un bon sentiment, mais s’expose à l’ire de ces travailleuses grugées pour les besoins d’un livre. Une enquête qui pointe aussi le mépris des recruteurs ou directeurs envers ces femmes, mais aussi ces hommes.

Dans une veine documentaire semblable au travail de Stéphane Brizé, cette œuvre militante et sèche permet au spectateur de prendre conscience de la terrible condition de ces agentes d’entretien : des horaires matinaux, un lieu de travail peu reluisant, une activité très physique et des chefs intraitables; nous ne sommes pas loin d’une ambiance militaire. Du réel sans artifices, sans effets de manche que Carrère applique, plaquant une vérité, celle du travail éreintant de ces « invisibles », comme Marianne Winckler - ou Florence Aubenas - dépeint.

12.01.2022

3.5

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