Critique24. Januar 2019

«Les âmes mortes» - Le récit édifiant des horreurs sous Mao Zedong

«Les âmes mortes» - Le récit édifiant des horreurs sous Mao Zedong
© Adok Films

Après «Mrs. Fang», «Les trois sœurs du Yunnan» ou encore «Le Fossé», le réalisateur Wang Bing était cette année de passage à Cannes avec un documentaire fleuve sur les survivants des “goulags” de Mao Zedong. Sur près de 8 heures, Bing dévoile une douzaine de témoignages aussi violents qu’édifiants, dérochés au coeur de ces vies brisées par le Parti communiste.

Dans les années 50, le gouvernement chinois met en place des camps de rééducation par le travail (laogai) où sont envoyés les opposants au Parti communiste. Qualifiés de “droitistes”, ils sont fauchés par l’absurdité d’une administration qui fait le tri, une parole maladroite suffit à les déporter dans le désert de Gobi. Condamnés à l’enfer, de 1957 à 1961, le camp de Jiabiangou accueillera près de 3000 prisonniers. Le ratio de survivants est d’une monstruosité infâme. Quasiment tous crèveront de faim, le corps éventré dans des troglodytes, enterrés par le vent. Pour d’autres, affectés en cuisine ou aux chevaux, la providence aura été quelque peu plus favorable. Ce sont eux qui témoignent face à la caméra de Wang Bing.

Cinéaste magistral et intimiste de la condition chinoise, Bing abat ici un travail titanesque. Collecté entre 2005 et 2017, ce sont près de 600 heures d’entretiens pour 120 rencontres, synthétisées en seulement … 8 heures. Marchant dans les pas de son précédent Le Fossé, Les âmes mortes est une plaidoirie à la mémoire de ces milliers de familles torpillées par la politique de Mao. Tourné en dehors des systèmes traditionnels, le documentaire est un pamphlet à la J’accuse, une oeuvre à couper le souffle, une expérience monumentale, patiente, de longue haleine et d’une acuité bouleversante.

“Nous étions des morts-vivants qui crevaient de faim”

Réalisé avec un goût non dissimulé pour le détail, l’ancien des beaux-arts de Shenyang s’invite chez ces survivants que le Parti a réhabilité. Déportés aux galères, “Nous étions des morts-vivants qui crevaient de faim” dira l’un deux. La caméra est fixe, docile et attentive aux récits de ces derniers témoins. Très faiblement illustré (hormis quelques plans tournés sur les lieux du camp, une photo et la lecture d’une lettre), c’est un documentaire à l’écoute. Une démarche minutieuse, rare et teintée d’ultra réalisme. Le cinéaste s’efface et filme jusqu’aux situations les plus anecdotiques de la vie de ces octogénaires. Les âmes mortes est avant tout une fresque de la Chine contemporaine.

En proie à l’autre monde, certains des témoins se seront éclipsés avant la mouture finale. Un paysan qui s’est installé sur les lieux du camp en 1987 nous l'expliquera, le gouvernement investit massivement pour rendre cultivables les sols de l’ancien camp de Jiabiangou. Le cimetière des horreurs de Mao tend à ressembler à une oasis fertile et les loups déchaussent ce qu’il reste d’ossements humains. Les Hommes s’évaporent, l’histoire avec. Découpé en deux fois 4 heures à Cannes, le cinéma de Wang Bing nécessite une abnégation hors-norme. Ce sont 8 heures d’une fièvre parfois en dilettante, certes, mais d’une vive émotion et d’une nécessité absolue.

En bref !

Le cinéaste se frotte aux atrocités du Parti communiste et à l’horreur des camps de rééducation par le travail sous Mao. Les âmes mortes est une épreuve, un manifeste édifiant, 8 heures de précieux témoignages pour rendre à l’histoire enfouie toute sa véracité.

4/5 ★

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