Critique15. Juli 2024

Au cinéma: «L’Empire» de Bruno Dumont, un ch’ti film de science-fiction

Au cinéma: «L’Empire» de Bruno Dumont, un ch’ti film de science-fiction
© Tessalit Productions

En compétition au dernier festival de Berlin, Bruno Dumont déboulonne la science-fiction dans son Boulonnais natal. De Dune à Star Wars, il n’y avait donc qu’un pas (de-Calais). On fait le point sur «L’Empire».

Abemus Bébé Cadum ! Serait-ce l’élu, le messie ? Qui sait… Dans un paisible village de pêcheurs de la Côte d'Opale, un enfant vient de naître. La belle affaire ! Oui, mais le bambin est si spécial, qu’il déclenche la foudre des forces intergalactiques. Ici, pas de baby shower, la venue au monde de l’enfant précipite un conflit extraterrestre entre les forces du Bien, la Reine (Camille Cotin), et du Mal, Belzébuth (Fabrice Luchini), et de leurs disciples respectifs sur Terre.

En 1997, un personnage du nom de Freddy, jeune chômeur déviant du nord de la France, s’en prend à un certain Kader qui s’est trop rapproché de sa dulcinée. Cette histoire, elle nous est contée dans «La Vie de Jésus», premier film du cinéaste Bruno Dumont alors âgé de trente-neuf ans. Une œuvre «incomprise et critiquée» selon le cinéaste, qui n’avait décidément rien de christique, et qui explorait déjà les grands concepts moraux du Bien et du Mal. Vingt-sept ans plus tard, retour dans le futur ! Le chérubin blondinet qui sème la zizanie ici, n’est autre que l’antagoniste de 1997 de Dumont dans sa version Pampers. Origin story d’un monstre, pour empêcher un crime raciste, il fallait bien que les astres s’en mêlent. Bienvenue dans «L’Empire».

Berlinale 2024 : «L’Empire» de Bruno Dumont, un ch’ti film de science-fiction
Anamaria Vartolomei dans la peau de Jane, disciple de la Reine. © Tessalit Productions

Une chose est certaine, Bruno Dumont est un réalisateur singulier et sa grammaire du cinéma n’est pas toujours une sonate au clair de Lune. Après plus de 10 longs métrages à son actif, à 65 ans, l’auteur de «P’tit Quinquin», «Ma Loute» ou encore «Jeanne», s’est offert l’hiver berlinois pour la présentation en grande pompe de sa nouvelle chimère. Bruno Dumont contre-attaque et c’est ô combien stupéfaits que nous découvrions cette hydre à mille têtes qui meugle en ch’ti et lorgne vers Frank Herbert, George Lucas et David Lynch.

Puisqu’il faut le dire, alors, débarrassons-nous-en : «L’Empire» est spectaculaire ! Tant dans l’inventivité bouffante des costumes d’Alexandra Charles et Carole Chollet que dans les décors à la croisée du magazine Métal hurlant, du brutalisme et du néogothique ; il y a là une esthétique qui dénote largement des ambitions contemporaines du cinéma français. Et pour mettre du cœur à l’ouvrage, le cinéaste retrouve un parterre de talents non professionnels, Brandon Vlieghe notamment, à la tête du film, aux côtés de visages plus établis : Camille Cotin, Fabrice Luchini, Lyna Khoudri, Anamaria Vartolomei ou encore Bernard Pruvost et Philippe Jore, les enquêteurs de «P’tit Quinquin».

Berlinale 2024 : «L’Empire» de Bruno Dumont, un ch’ti film de science-fiction
Brandon Vlieghe et Fabrice Luchini prennent un bol d'air © Tessalit Productions

Néanmoins, et afin de philosopher à la table du Diable, Bruno Dumont choisit une nouvelle fois de naviguer aux côtés d’un personnage grinçant. Sous la baguette d’un Fabrice Luchini apocalyptique, Brandon Vlieghe incarne en effet ce pêcheur bestial dont la trame exhume en réalité nombre de fantasmes et clichés de la science-fiction des années 70-80. Faudra-t-il alors s’étonner de le voir poser son dévolu sur les personnages de Lyna Khoudri et Anamaria Vartolomei qui d’ailleurs réincarnent une version stéréotypée des personnages féminins de cette SF dite transgressive et expérimentale ?

Alors, nous l’avons bien compris, il s’agit d’une satire, et peut-être aussi d’une réflexion quasi mythologique pour détricoter la théorie des idées de Platon. Or le paradigme du monde change, et les enjeux du cinéma aussi. «L’Empire» est probablement la dernière feuille d’une science-fiction à l’automne de sa vie. Dommage pour un film qui, moyennant un recalibrage de ses personnages, aurait eu l’étoffe d’un chef-d'œuvre. Au banquet stellaire du Bien et du Mal, certes, le concept est génial, mais on préfère retourner du côté de Guru et MC Solaar et leur parole prophétique : «Il était vraisemblable que tous les faux-semblants / De la farce humanitaire aboutiraient au néant…».

3,5/5 ★

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Bande-annonce de «L’Empire»

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