Interview13. September 2023

Frédéric Mermoud sur «La Voie royale», «une des idées fortes était de raconter la naissance d’une conscience politique»

Frédéric Mermoud sur «La Voie royale», «une des idées fortes était de raconter la naissance d’une conscience politique»
© Locarno Film Festival / Ti-Press

Rencontré à l’occasion de la présentation de son film au dernier festival de Locarno, Frédéric Mermoud s’est confié sur le tournage, sur Suzanne Jouannet, son actrice, et sur ses fameuses prépas scientifiques. Zoom sur «La Voie royale».

(Propos recueillis et mis en forme par Théo Metais)

Début août, à quelques encablures du Lac Majeur, sous une chaleur caniculaire, les festivaliers de la Piazza Grande attendaient de pied ferme le nouveau film du réalisateur valaisan. Seul Romand à l’honneur, «La Voie royale» compte en effet parmi la poignée de productions suisses présentées dans les multiples sélections du festival tessinois. Aux côtés notamment du petit prodige Basil da Cunha - qui s’était glissé en Compétition Internationale -, le cinéaste derrière «Complices» en 2009, et «Moka» en 2016, présente en grande pompe son dernier film sur l’écran géant de la Piazza. Enchainant les interviews, il faut le libérer vite, nous dit-on, afin qu’il puisse assurer un direct à la radio. Ce fut un entretien éclair avec un cinéaste à la bonhomie néanmoins contagieuse.

Dans «La Voie royale», il explore le combat universitaire de Sophie, fille d'éleveur, particulièrement douée en mathématique et qui, sur les conseils d’un professeur avisé, décide d’intégrer une prépa scientifique en vue de rejoindre une grande école d'ingénieurs. Fin de l'innocence, ascension sociale, dépassement et découverte de soi, les thèmes se mélangent. «Je voulais faire un film sur une jeune femme de dix-huit, dix-neuf ans, à ce moment précis où on fait des premiers choix déterminants» confie le cinéaste. «C’est un moment assez intense, c'est le moment où on vit ses premiers amours, où on fait ses premiers choix politiques, où on choisit son métier. C’est un peu tout ça que je voulais filmer. Et j'ai rencontré un scénariste (Anton Likiernik NDLR) qui a eu l'idée d'immerger ce personnage dans des classes prépas scientifiques qui préparent aux concours des grandes écoles. Ce sont un peu les antichambres de ces grandes écoles qui permettent d'accéder à des postes de pouvoir assez phénoménaux.»

Frédéric Mermoud sur «La Voie royale», «une des idées fortes était de raconter la naissance d’une conscience politique»
Marie Colomb et Suzanne Jouannet © Frenetic Films AG

Suzanne Jouannet campe le personnage de Sophie avec une force intérieure, lente et sourde, pareil au bourdonnement avant l’orage, à l’aube de se rencontrer soi-même. À la barre d’une figure complexe, l’actrice française, croisée récemment au cinéma dans «Les Choses humaines» d’Yvan Attal, profite du regard bienveillant du réalisateur pour interpréter un personnage sensible. Entre ses coups de sang et sa sacro-sainte dévotion pour les études, Suzanne Jouannet déploie un large répertoire. «Elle a un regard perçant, intelligent (...) sa capacité à raconter, à traduire ce qu'elle vit, ses émotions, qu'elle soit positives ou désespérées, est assez incroyable, et sans que ça soit jamais impudique».

S’expliquant sur le personnage, Frédéric Mermoud évoque aussi «la pugnacité, la détermination et la résilience» de Sophie, «elle s’en prend plein la figure et elle trouve toujours une ressource pour se relever. C’est quelque chose qui me plaît chez le personnage» et de poursuivre «J’ai su très tôt que le casting allait être primordial. Comme on lui colle presque la caméra sur la nuque et qu’on la suit pas à pas, c’était fondamental de trouver une actrice qui soit capable d’incarner ça. C’était le talent de Suzanne.»

Frédéric Mermoud sur «La Voie royale», «une des idées fortes était de raconter la naissance d’une conscience politique»
Suzanne Jouannet © Frenetic Films AG

Tiraillée entre son ambition universitaire, les rêves de fortune de ses compagnons de classes et le monde agricole en berne, illustré par son cercle familial, pour Frédéric Mermoud, le parcours de Sophie va bien au-delà du simple récit d’apprentissage. «C’est un personnage qui vient aussi de la périphérie, elle va sans doute se rapprocher de choses plus centrales, et pourtant, elle n’oublie pas d’où elle vient. C’est quelque chose d’assez beau. Nos origines et ce qui nous constitue au départ, sont aussi nos richesses, même si parfois, ce qui est par ailleurs assez légitime, on veut s’en extraire. Une des idées fortes du film, c’était aussi de raconter la naissance d’une conscience politique. Elle est un peu une page blanche au début du film. Peu à peu, elle prend conscience de quelque chose d’abstrait et néanmoins de très concret. J’espère que les gens retiendront le sujet de cette conscience politique qui s’anime.»

Entre sa partenaire de chambre (Marie Colomb, furtive) et la demande de subvention pour sauver la ferme de ses parents, la terre a tremblé plus d’une fois. C’est un personnage aux origines sociales difficiles à apprivoiser dans le cirque bourgeois des institutions ; Sophie tente de sortir de sa condition autant qu’elle tient ses désirs à distance. «Je crois surtout qu'elle se rend compte qu'elle est en train de traverser un tunnel et que si elle veut pouvoir en sortir par le haut, il faut qu'elle reste extrêmement concentrée. Elle se dit que ce qui est le plus important pour elle, à ce moment-là, c'est d'arriver à faire quelque chose de ce processus qu'elle engage.»

Frédéric Mermoud sur «La Voie royale», «une des idées fortes était de raconter la naissance d’une conscience politique»
Maud Wyler © Frenetic Films AG

Plongée acerbe dans l’univers brûlant des classes préparatoires, Maud Wyler y incarne même une professeure absolument intrépide en heures de colle, et le cinéaste assure l’impeccable véracité scientifique de ce qui est porté à l’écran. «D'une part, l'un des scénaristes (Anton Likiernik NDLR) avait fait une prépa scientifique, il avait donc une première base assez forte. Ensuite, il a travaillé avec des profs de physique et de mathématiques. J’ai aussi eu la chance de rencontrer un jeune doctorant qui avait fait une classe prépa scientifique, qui avait fait polytechnique et qui faisait son doctorat en physique à Normale sup' quand on tournait. Il a coaché tous les acteurs pour que leurs gestes et leur verbe soient crédibles. Il a revu tous les exercices et il a vu le film une fois terminé pour voir s'il y avait des moments d'incohérence. Il a été, si on veut, la caution scientifique de tout le film.»

Enfin, «La Voie royale» ouvre les portes à un univers jusque-là presque hermétique au cinéma. «Pour moi, c'était génial. C’est vrai que c’était une vraie question quand on réfléchissait au sujet du film. Je trouvais que les prépas littéraires étaient très intéressantes, mais ça avait été beaucoup filmé, et c'est normal, puisque le verbe, tout d’un coup, s’y déploie. Là, il y avait quelque chose de plus austère, de plus aride, mais aussi d'assez fascinant, de musical et de presque poétique par moment. En tout cas, c’est agréable de se dire que l’on est en train de filmer quelque chose qui a été assez peu filmé, ça donne justement beaucoup d'énergie. Il faut trouver des solutions et réfléchir pour capturer des situations disons plus statiques. Ça a été assez excitant et ça a aussi été rendu possible grâce au travail de Jérémie, ce jeune doctorant. C'était assez agréable d'avoir quelqu'un qui puisse nous accompagner sur le versant scientifique parce que ça nous libérait aussi de cette contrainte pour pouvoir nous concentrer sur la mise en scène et le jeu des acteurs.»

«La Voie royale» est à découvrir au cinéma à partir du 13 septembre.

Bande-annonce de «La Voie royale»

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