Mank Etats-Unis 2020 – 131min.

Critique du film

Lettre d’amour teintée de pouvoir et d’acidité

Sven Papaux
Critique du film: Sven Papaux

David Fincher, pour son 11e long-métrage, continue sous pavillon Netflix pour dévoiler l’un des excellents films de 2020, grand leader de la course aux Oscars. Un morceau de cinéma, en noir et blanc, travaillé telle une lettre d’amour, et acide, au 7e art.

La carcasse lasse et flasque de Gary Oldman étalée sur un lit, dans le Mojave, en 1940; voici l’ouverture d’un récit qui va s’immiscer dans le processus créatif de l’un des scénarios les plus populaires du cinéma: «Citizen Kane». Un petit carton de présentation nous explique que le prodige Orson Welles (Peter Burke), 25 ans, a reçu carte blanche de RKO Pictures pour torcher son premier film. C’est là qu’intervient Herman J. Mankiewicz (Gary Oldman), scénariste de génie, alcoolique invétéré, joueur compulsif, appelé à boucler ce script en 90 jours, enfin en 60 jours après un rappel sec de Welles himself.

Dans une prison dorée, la jambe dans le plâtre - après un accident de la route, Mank évolue sous surveillance: une gardienne appelée Fraulein Freda (Monika Grossman), une dactylo Rita Alexander (Lily Collins) et John Houseman (Sam Troughton), un acteur et producteur dont la tâche est de garder à flot Mank. «Mank», le film, est une cacophonie où le simple scénariste qu’il est décide de transpercer par sa verve et sa franchise singulière. L’âge d’or du cinéma se prépare, un immense théâtre à ciel ouvert disait William Randolph Hearst (Charles Dance), celui qui inspirera Charles Foster Kane. Incapable de tenir sa langue, Mank n’hésite jamais à mettre le feu aux poudres. Son passé de critique, de journaliste et d’auteur l’envoie chez Paramount. Un premier pas dans la grande arène du 7e art. Débute la grande valse des studios et convoque surtout l’arrivée de Louis Mayer, grand manitou de la MGM. Démarrage d’une vaste immersion dans les arcanes d’un Hollywood intraitable.

Mank, ayant accepté de travailler le scénario de «Citizen Kane» sans être mentionné au générique, décide tout de même d’obtenir cette reconnaissance publique. Lui qui se taxait de rat - et surtout fait comme un rat -, offre au cinéma l’un des plus grands scénarios. C’est autour de ce grand piège symbolique que la pellicule fonctionne grâce à de nombreux flash-back, pour enfin brosser le portrait d’un héros tragique dans un récit si dense qu’il faudrait plusieurs lectures pour tout intégrer. Fincher, surtout, en fait une lettre d’amour au cinéma, alors que sa figure centrale plie sous les manigances politiques - durant la grande Dépression - des grands magnats des studios. Mais encore plus fort, plus haut, il est surtout question de savoir, ou plutôt de redorer le blason d’un scénariste d’exception, pour ainsi poser cette question: Orson Welles méritait-il les lauriers? Fincher fils et Fincher père - le paternel est à l’origine du scénario - continuent à prolonger le mythe «Kane», tout en se rangeant clairement derrière Mank.

Réhabiliter Herman J. Mankiewicz, mais pas seulement. À cela, les nombreux échanges souvent musclés, une esthétique à couper le souffle; «Mank» est un éloge du cinéma, tant par sa mécanique narrative et son esthétique profonde, que par sa bande-son mystérieuse et parfois menaçante signée Trent Reznor et Atticus Ross. De l’autorité glaciale aux manipulations crasses d’un Hearst tout en contrôle, exerçant une (autre) forme d’autorité carrément sadique, Mankiewicz se retrouve enfermé dans un étau hermétique. David Fincher, plaquant comme à son habitude une œuvre impeccable, s’effondre derrière la performance sur le fil du rasoir de Gary Oldman, pour transpercer une chimère dorée. Les effluves d’alcool se mêlant à l’esprit brillant et critique de Mank, l’homme a donné vie à une histoire, tout comme la chronologie désarticulée de son script, à l’instar de son existence. Sombre et entravé par la boisson, la controverse pour berceau de création. Mank est un orgueilleux, qui a fait naître, comme tout le monde le sait, le «plus grand film de tous les temps».

30.11.2020

4.5

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Commentaires

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CineFiliK

il y a 23 jours

“David et Goliath”

En 1940, suite à un accident de voiture le clouant au lit, Herman J. Mankiewicz est mis sous pression. Il ne lui reste que peu de temps pour terminer le scénario d’un film qui portera bientôt le titre de Citizen Kane.

David Fincher s’attaque au chef-d’œuvre monumental d’Orson Welles pour en décrire les origines et les coulisses. L’hommage se reflète dans une mise en scène sophistiquée, la narration éclatée et une image vieillie artificiellement. La reconstitution parfaite, ainsi que le noir et blanc du plus bel effet parachèvent l’illusion. On s’égare parfois dans ce labyrinthe mental, loquace, historique et temporel entremêlant le vrai et le romancé. L’émotion pointe rarement malgré la performance remarquée de Gary Oldman qui donne forme et couleurs à cette figure oubliée. Mais, au-delà du cinéma, l’aspect plus personnel de l’entreprise touche. Fincher y honore également son père Jack en adaptant son script. Un rêve exaucé posthume, teinté de nostalgie et qui fleure le bouton de rose.

(7/10)Voir plus

Dernière modification il y a 22 jours


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