First Cow Etats-Unis 2019 – 122min.

Critique du film

Une amitié éclatante dans une Amérique hostile

Sven Papaux
Critique du film: Sven Papaux

Kelly Reichardt aime les portraits d’individus blessés, la lenteur et les détails visuels. Pour son 7e long-métrage, la cinéaste floridienne poursuit une partition empreinte de finesse et de sobriété pour nous conter l’histoire d’une première vache et d’un étonnant commerce de beignets...

Il était une fois un duo, au début XIXe siècle au fin fond de l’Oregon. Nous y découvrons Cookie Figowitz (John Magaro), qui fait un bout de route avec une bande de trappeurs. Il rencontre par hasard King-Lu (Orion Lee), un immigrant d’origine chinoise et pourchassé par des Russes qui veulent se venger. Les deux hommes vont lancer une petite affaire de beignets qui prendra rapidement de l’ampleur. Leur recette «secrète» tient à un ingrédient: du lait qu’ils tirent chaque soir de la première vache introduite sur le territoire américain et propriété d’un riche notaire local.

Ces virées nocturnes débouchent sur une ruée vers l’or. Plutôt cocasse quand on y pense, tant Reichardt déconstruit avec subtilité le mythe des terres profondes de l’Oregon, où la virilité est reine dans ces patelins reculés. Des brutes, des mecs qui dialoguent avec les poings et non avec les mots. Et notre duo subtilise un peu de lait pour… servir ces brutes épaisses qui n’hésitent pas à dire «que ces beignets rappellent leur maman ou leur lieu d’origine». Loin des canons habituels du western musclé, Reichardt s’en détourne pour tisser une amitié profonde.

À travers son œil qui porte une attention particulière aux moindres détails, quitte à faire trainasser le film dans son premier acte, elle s’évertue à sculpter des portraits d’individus blessés. Cookie, joué par un surprenant John Magaro («Orange is the New Black», «Umbrella Academy»), est un orphelin, trimardant et caressant le doux rêve d’ouvrir sa propre pâtisserie, voire un hôtel. De l’autre, King-Lu, interprété par un très bon Orion Lee et aperçu dans la série «Warrior», rêve d’une vie meilleure. L’artiste et l’entrepreneur, si vous souhaitez prendre un raccourci.

L’incipit de cette aventure prend la forme d’une phrase, celle de William Blake : «L’oiseau a son nid, l’araignée sa toile, et l’homme l’amitié». Et First Cow tourne autour de cette formule pour nous plonger dans une relation presque commune, mais Reichardt gratte le derme pour nous confectionner un récit dans sa simplicité nue, résumant l’amitié la plus pure qui soit, sans artifice. Alors peut-être que cette nouvelle œuvre n’est ni la plus belle ni la plus aboutie de la filmographie de la réalisatrice floridienne, un ton en dessous de Wendy and Lucy ou Certain Women, mais il reste une patte de grande qualité, de la trempe des Andrea Arnold (American Honey) ou Debra Granik (Winter's Bone); ces réalisatrices à la palette si singulière.

07.06.2021

3.5

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Commentaires

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CineFiliK

il y a 3 mois

(Rattrapage) “La voie lactée”
Au début du XIXe siècle, Otis Figowitz, cuisinier débrouillard, rencontre King-Lu, un immigrant chinois. Egarés en pleine ruée vers l’or, tous deux tentent de survivre comme ils le peuvent. Il leur vient l’idée d’élaborer et vendre des gâteaux, en volant le lait de la première vache ramenée sur les terres encore sauvages de l’Oregon.

Le cinéma a longtemps attisé la conquête de l’Ouest à coups de balles perdues et de scalps sanglants glorifiant l’orgueil puissant de l’homme blanc. Après le pouvoir du chien, c’est celui du bovin qui déconstruit la mythologie américaine. Sous l’œil affûté de la réalisatrice, le cow-boy alpha garde aujourd’hui le bébé, balaie le sol et pâtisse, quand les notables mâles évoquent la dernière mode de Paris. Ses pépites sont des scones qui attirent les trappeurs par l’odeur alléchés. Miel, cannelle et babeurre constituent sa recette. En choisissant la voie lactée, les cookies lui rapportent la fortune. Mais l’argent n’a pas d’odeur.

Si l’image est belle, les vastes plaines de ce nouveau western contemplatif et mélancolique sont limitées par un cadre quasi carré, resserrant l’étendue des possibles offerts à ces compagnons affamés. Les nombreuses scènes nocturnes sont souvent illisibles. Silences, langueurs et indolence réconfortent néanmoins en faisant taire les fusils. Et l’on espère un autre destin à ces perdants magnifiques que celui de ces deux squelettes découverts dans le prologue. Au-delà du ciel et de l’enfer, la possibilité d’un mariage selon un poète anglais : “L’oiseau a son nid, l’araignée sa toile, et l’homme l’amitié.”

(7.5/10)Voir plus

Dernière modification il y a 3 mois


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