CH.FILM

Bruno Manser - la voix de la forêt tropicale Suisse 2018 – 142min.

Critique du film

Un combat écologiste profondément humaniste

Camille Vignes
Critique du film: Camille Vignes

Bruno Manser - La Voix de la Forêt Tropicale (Paradise War - The Story of Bruno Manser) est le deuxième film de Niklaus Hilber et le fruit d’une gestation de près de dix ans. Quatre ans après la sortie d’Amateur Teens, un film provocant et déstabilisant s’attardant sur un groupe d’adolescents, ce nouveau long-métrage a ouvert en grande pompe la 15e édition du Festival de Zurich. Les banlieues de Zurich de son premier film cèdent place à des paysages à couper le souffle et à des problèmes existentiels qui débordent les frontières des forêts tropicales.

Bruno Manser - La Voix de la Forêt Tropicale s’ouvre comme un rêve. Un retour aux sources nécessaire pour son protagoniste, Bruno Manser (Sven Schelker) qui (re)découvre des gestes ancestraux. D'abord seul, perdu volontairement au beau milieu de la forêt malaisienne du Sarawak, puis avec les Penan. Intégré dans leur communauté, il se fait rapidement appelé « Penan Blanc » par les nomades (dans le film, en réalité il aurait plus été surnommé « Laki Penan » : l’homme Penan). Il apprend à survivre dans la jungle, se familiarise et fait sienne leur culture et leur langue. Il se rapproche de la nature en explorant ce qui, pour lui, est l’essence profonde de l’humanité.

Mais dans une Malaisie corrompue par l’argent sale de la déforestation, le bonheur ne dure pas si longtemps. D’autres tribus Penan leur rapportent les agissements des « bûcherons », et comment ils se retrouvent à court de gibier là où ils n’avaient jamais eu de mal à chasser. S’ensuit alors une lutte permanente pour Bruno Manser. D’abord aux côtés des Penan, à coups de barrages routiers et d’actions pacifistes. Puis, à l’autre bout du monde, en Suisse, à essayer de convaincre l’Union Européenne et l’ONU de l’urgence de la situation pour les forêts tropicales et leurs peuples autochtones.

Manser a été un des premiers à militer en faveur du climat et contre la destruction des forêts tropicales. En 1984, écoeuré par la superficialité de la civilisation moderne, il entreprend un voyage qui l'emmene au coeur de la jungle de Bornéo et qui le transforme radicalement. Pendant plus de six ans, il dessine sa vie avec les Penan, couche sur le papier son expérience parmi eux et prend une dizaine de milliers de photos. Déclaré ennemi public numéro 1 par les autorités malaisiennes à cause de ses actions contre la déforestation, il n’a d’autre choix que celui de s’arracher aux forêts primaires du Sarawak dans les années 1990, de repartir vers la Suisse et de lutter de si loin pour les droits des Penan.

Avec 6 millions de francs suisses et en 76 jours entre la Suisse, New York, Budapest et Bornéo, Niklaus Hilber déroule l’histoire de cet homme extra-ordinaire et du combat de sa vie. Fort du travail de photographie de Matthias Reisser et de la bande-originale de Gabriel Yared (oscarisé pour Le Patient anglais), Bruno Manser - La Voix de la Forêt Tropicale sublime les secrets de cette civilisation millénaire. Laisse progressivement entrer les spectateurs dans la douceur de leur vie, qui peut paraître si âpre et arriérée aux yeux du monde.

La déforestation a mille visages. Celui des sols qui s’acidifient et s’appauvrissent. Celui des compositions spécifiques des forêts qui se dégradent. De la perte des habitats pour les animaux. De l’artificialisation des nouvelles forêts. Des autochtones qui sont délogés. Niklaus Hilber s’empare d’un thème profondément actuel. Alors que résonnent aux quatre coins du mondes les cris de détresse de Greta Thunberg, assister à la lente et silencieuse agonie d’une culture est un véritable crève-coeur. Indissociable de leur environnement, les Penan se meurent à mesure que les bulldozers éventrent leur forêt. Sorte de Gandhi suisse un peu trop mystifié par le réalisateur, Bruno Manser devient le visage de ce combat écologiste profondément humaniste.

En bref!

90% des forêts malaisiennes ont aujourd’hui disparu. Mais magnifiées par la mise en scène de Niklaus Hilber et la photographie de Matthias Reisser, leur destin ne laissera aucun spectateurs de marbre. Bercé par des récits penan ancestraux, par l’histoire de la première terre créée par Balai Tenangan, Bruno Manser désapprend la ville et dévient la figure mystique d’une lutte perdue d’avance. Nécessaire.

17.12.2019

4

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Commentaires

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vincenzobino

il y a 5 mois

4.5: Voyage au bout du paradis
1984: Bruno Manser arrive en Malaisie pour y entreprendre un reportage photo sur la forêt vierge. Sa rencontre avec les Penans, une tribu nomade de chasseurs va bouleverser sa vie: cette peuplade ne vit que de la chasse et de ce que la forêt leur offre: Or, l’état Malais est désireux de la raser et de sédentariser sa population. Pas question pour Bruno.
Le voici donc ce biopic événement sur l’un des plus célèbres militants écologistes suisses, que le monde entier découvrait à l’occasion du G7 de 1989 et son ascension fulgurante. Un coup de maître cinéphile.
Les vingt premières minutes sont un enchantement visuel : le calme et la quiétude de la nature, puis l’apaisement des Penans nous émeuvent. Lorsque la réalité politique et économique est soumise, une tempête se déclenche, non pas météorologique mais bien humaine par la détermination et l’obstination du Penan Blanc de sauver sa nouvelle famille.
Une photographie de toute beauté, une interprétation en or de Sven Schalker phénoménal et une splendide musique de Gabriel Yared nous emportent, une réflexion sauvage sur l’esclavagisme et le capitalisme nous révoltent; mais alors que nous sommes sans nouvelles de Bruno (et la force principale du film est de ne pas romancer une quelconque théorie alternative sur son issue), l’on reste émerveillés et énervés par ce voyage entrepris et son issue amère malgré elle.
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