Interview10. August 2017

Locarno Festival - Rencontre avec Aurélie Mertenat – Pietra Tenera

Locarno Festival - Rencontre avec Aurélie Mertenat – Pietra Tenera

Rencontre avec Aurélie Mertenat, réalisatrice suisse qui a présenté son premier film Pietra Tenera, hors compétition au Locarno Festival.

Propos recuellis par Adrien Kuenzy (membre de la Critics Academy du Locarno Festival 2017)

En marge des sections compétitives du Locarno Festival, c’est dans la section Fuori concorso qui accueille des films aux formes et langages différents que la réalisatrice Aurélie Mertenat a présenté son premier moyen-métrage, Pietra Tenera, un documentaire qui dresse le portrait d’une famille travaillant la pierre ollaire de manière traditionnelle, dans les montagnes au nord de l’Italie. Dans cet univers, Ati, 17 ans, d’origine thaïlandaise et adopté, se prépare à reprendre l’atelier, tout en cherchant à trouver sa place.

Aurélie Mertenat a d’abord été graphiste à Barcelone avant d’étudier le cinéma à la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD), dont elle sort diplômée en 2010. Pendant son parcours, elle réalise plusieurs courts-métrages de fiction ainsi que des documentaires (« Toupie», « La maison de Cédric », « Pinar ou la majesté des baleines »).

C’est sous un soleil assommant qu’on rencontre la réalisatrice à Locarno le temps d’une discussion sur des marches d’escalier, sur un fond de musique « house » qui rythme sa pensée complexe, profonde et inspirante. A l’image des paroles du génie Robert Bresson – filmées ou retranscrites –, qui n’ont de cesse de sublimer ses images, une conversation avec Aurélie Mertenat produit ce même plaisir. Ses éclaircissements n’effacent pas les images, au contraire ils les renforcent.

Qu’est ce qui vous a poussé à faire ce film ?

« C’est grâce à l’éthologue et archéologue Maruska Federici que j’ai découvert la famille Gaggi (Alberto, Noi et Ati). Elle m’a parlé d’Ati, qui à 16 ans devait reprendre l’entreprise familiale de fabrication d’objets en pierre ollaire. L’étonnante activité et l’origine italo-thaïe de la famille a suscité mon désir de les filmer. Lorsque j’ai fait leur connaissance, la tendresse d’Alberto pour les siens m’a frappée, d'où le titre Pietra tenera, en français pierre tendre. »

Comment s’est passée la collaboration avec le chef opérateur Joakim Chardonnens ?

«Au départ, ce qui m’a beaucoup charmé en observant Alberto et Ati, c’était leur complicité, comme si leurs corps communiquaient en silence. Ils ne se parlaient pas beaucoup mais lorsqu’Alberto partait d’un côté, Ati faisait de même comme s'ils étaient des vases communiquants ! J’avais donc des intentions très claires dès le début : je désirais poser des cadres, comme des tableaux, pour voir évoluer les personnages à l'intérieur de l'image fixe. Par la suite on s’est rendu compte qu’il fallait assouvir une envie d'être davantage avec eux. Nous nous sommes donc rapprochés de leurs mains et de leurs visages pour capter des choses plus intimes. »

Vous donnez une place très importante aux objets, comme si vous les mettiez au même niveau que les gens. Vous semblez construire un équilibre parfait entre tous les éléments du film…

« J’ai en effet essayé de montrer une certaine vision animiste que j’avais dans ma tête, la relation entre ces gens et leur environnement. Tout cela passe automatiquement par les objets qu’ils fabriquent et ceux qui sont déjà là. On suit le trajet que la pierre fait de la montagne à l'atelier, et j’avais envie de donner une vie à cette pierre, tout comme aux machines. Mes protagonistes travaillent étroitement avec les machines, mais elles dirigent aussi leur vie. A travers le montage, nous avons essayé de créer de l'écho entre les différents éléments, les humains, la montagne, le vent, le chant des hommes, pour que tout cela donne une âme à cette pierre. »

De la même manière, vous créez aussi un rapport très fort entre les protagonistes et la nature. Que pouvez-vous nous dire là-dessus ?

« La montagne est un personnage, l’humeur de mes protagonistes est aussi conditionnée par elle. La montagne est impitoyable, ce métier est très dangereux et c’est facile de mourir dans une cave d’extraction. Mais au-delà de l’aspect dangereux, cette famille vit avec une nature qui lui donne concrètement des champignons, des asperges sauvages, des myrtilles, un jardin rempli de légumes, et ils s’en nourrissent tous les jours. »

Votre film permet au public d’entrer dans une sorte de méditation, à travers un rapport direct au présent des actions. Etes-vous d’accord ?

« Vous relevez quelque chose de très juste et êtes la première personne à m’en parler ! J’ai cherché à plonger le spectateur dans un état plutôt méditatif, parce que ces gens sont toujours dans cet état pour faire ce qu’ils font. Ils sont obligés de faire corps avec la matière car lorsqu’ils tournent une pierre, chaque déplacement de la main ou du corps se ressent dans l'objet. La pierre peut aussi se casser très vite. Il faut être pleinement concentré pour réussir un objet. Certains objets de leur fabrication sont des œuvres d'art qui concentrent l'énergie de générations de tourneurs de pierre. »

Comment décidez vous d’un sujet de film ?

« L’envie part toujours d’une rencontre. Dans ce cas, c’est après coup que j’ai compris pourquoi ce sujet m’intéressait. Je me rends compte maintenant que le film est assez autobiographique. J’ai beaucoup travaillé avec mon père étant enfant ; il était instituteur mais possédait également un jardin et des forêts. Je pense que dans ce film on peut trouver le même type de relation que j’avais en famille. Mes grands parents étaient sculpteurs, et ils taillaient des pierres tombales issues de cette même région en Italie. Mais je n’ai réalisé tout cela que plus tard…


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