Critique10. August 2017

Locarno Festival – Beach Rats: La fureur des corps, l’innocence du regard

Locarno Festival – Beach Rats: La fureur des corps, l’innocence du regard

Eliza Hittman présente au Locarno Festival son deuxième long-métrage, Beach Rats, dans la catégorie Concorso cineasti del presente, après le Sundance Film Festival, où elle recevait déjà pour ce film le Prix de la mise en scène en 2017.

L’auteur – Adrien Kuenzy – fait partie de la Critics Academy du Locarno Festival 2017.

L’adolescent Frankie, incarné par l’acteur Harris Dickinson, est un personnage qui pourrait sortir d’un film de Pasolini. A l’image du jeune Ettore de Mamma Roma (1962), le jeu minimaliste et intériorisé de l’acteur anglais reflète subtilement le mal-être profond du héros, perdu entre les plaisirs de la chair et ses potes cinglés. Sans réelle vocation, Frankie flirte aussi sur internet avec des hommes plus âgés qu’il rencontre régulièrement, se dispute avec sa mère et fait souffrir sa copine aux abords de Brooklyn. Partagé entre l’envie de plaire et sa vie nocturne cachée, il se laisse envahir par des désirs antagonistes qu’il peine à maitriser.

Les corps sont ici filmés de plusieurs manières : dès les premières images, morcelées par un montage rapide et des cadrages serrés, ils semblent se déchirer à travers des effets de lumière qui viennent prolonger leurs mouvements furtifs. Un tel rapport aux corps donne une matérialité aux images et distancie le spectateur d’une psychologie évidente. En l’absence totale d’expressions faciales, le mouvement devient le véritable moteur des séquences, nous amenant à oublier toutes tentatives d’identification au personnage. Toujours la nuit et plus loin dans le film, alors que Frankie concrétise une drague online au milieu d’une forêt, les paroles qu’il prononce – « Je ne sais pas ce que j’aime » – laissent place à des corps magnifiés par des plans abstraits. Deux hommes font l’amour, jusqu’au flou qui les fait disparaître progressivement dans un lac sans lumière. La limite entre réalité et fantasme est atteinte et la mise en scène déploie toutes ses cartes ; l’effervescence d’instants clandestins est renforcée par des formes radicales et poétiques.

De l’autre côté, le visage de Frankie est énigmatique et apparaît comme une surface de projection. Devant des feux d’artifice, lorsqu’il rencontre pour la première fois celle qui lui servira de faire-valoir, les explosions et les sourires de la jeune femme déteignent sur le regard de Frankie, ouvert à toutes possibilités. L’indécision permanente de l’adolescent est comme un mystère qui ne se résout jamais ; l’ambivalence des sentiments va de pair avec la pudeur du personnage.

Diamant contemporain reflétant la fragilité de l’adolescence, le film dialectise de manière explosive le rêve de la matière et la seule présence d’une beauté éphémère.

Note de la rédaction -> 5/5 ★


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