Interview19. Februar 2019

Berlinale 2019 - François Ozon «80% des cas de pédophilie sont d’abord au sein de la famille»

Berlinale 2019 - François Ozon «80% des cas de pédophilie sont d’abord au sein de la famille»
© Richard Hübner / Berlinale 2019

De passage au 69ème Festival international du film de Berlin, François Ozon décroche l'Ours d'argent pour son 18ème long-métrage : « Grâce à Dieu ». Une oeuvre citoyenne intense qui revient sur une affaire de pédophilie au sein de l’Eglise catholique française. Nous avons rencontré François Ozon, le réalisateur nous parle des procès en cours, d’un film réalisé dans le plus grand secret, de religion et de ces trois victimes dont nous suivrons l’histoire.

(Berlinale 2019) - Bien connus aujourd’hui, les accusés se nomment Bernard Preynat, prêtre lyonnais mis en examen pour des abus sexuels perpétrés sur de jeunes enfants entre 1980 et 1990, et le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon, informé des agissements du prêtre et accusé de non dénonciation de faits de pédophilie ! Etouffée, l’affaire refait surface quand d’anciennes victimes créent l’association La parole libérée. François Ozon suit le combat de trois d’entre elles : François (Denis Ménochet) fondateur de l’association, Alexandre (Melvil Poupaud) et Pierre-Emmanuel (Swann Arlaud), au milieu d’une cacophonie médiatique et judiciaire.

François Ozon, votre film sort et est présenté à Berlin alors que les affaires Preynat et Barbarin sont en train d'être jugées. Est-ce que ce timing était souhaité ?

FO - Pour moi ça n’a jamais été le but de sortir au moment des procès. Nous pensions d’ailleurs qu’ils auraient lieu en 2018, c’est ce qui était prévu. Il se trouve que la justice française, comme souvent, prend du temps. Mon film a été tourné il y a tout juste un an, on savait que l’on sortirait un an après et puis on l’a montré en fin d’année à Dieter Kosslick [directeur de cette 69ème Berlinale, ndlr]. Il est assez normal qu’il sorte maintenant. Il me semble que la justice française est suffisamment adulte pour ne pas se laisser influencer par un film d’autant plus que le procès du père Preynat, qui va avoir lieu, c’est un procès en correctionnel. Autrement dit, il sera jugé par des juges et non pas par un jury d’assise.

Qu’est-ce qui vous a motivé à faire ce film à ce moment précis de votre carrière ?

FO - Bonne question. Je ne sais pas moi-même (rires). Au début, mon objectif était surtout de faire un film sur les hommes et leurs fragilités. Considérons qu’au cinéma les hommes sont synonymes d’action, je souhaitais parler de leurs émotions et changer de perspective puisque j’ai déjà pas mal de films sur les femmes. Et c’est vraiment par hasard sur internet que je suis tombé sur cette affaire, sur le site de La parole libérée. J’ai été profondément touché par les témoignages et notamment celui d’Alexandre [Melvil Poupaud dans le film, ndlr], celui qui le premier a décidé de se battre après avoir appris que ce prêtre, non seulement était toujours vivant, mais surtout était toujours au contact des enfants. Je l’ai donc rencontré. Il est venu avec ses archives et ses échanges de mails. Ensuite, j’ai fait une enquête journalistique. C'était comme un pelote de laine. J’ai tiré le fil et j’ai découvert les autres victimes, notamment le personnage de François que joue Denis Ménochet, fondateur de l’association La parole libérée, et d’autres membres. J’ai pris conscience de l’ampleur énorme de cette affaire et c’est devenu un film choral avec beaucoup plus de personnages et d’enjeux.

Certaines victimes n’étaient capables de parler qu’après avoir atteint un certain équilibre familial ou professionnel.– François Ozon

Qu’est-ce qui explique selon vous que les victimes aient attendu si longtemps pour parler ?

FO - On s’est rendu compte que certaines victimes n’étaient capables de parler qu’après avoir atteint un certain équilibre familial ou professionnel. Souvent ce sont des gens d’une quarantaine ou d’une cinquantaine d’années et les faits sont bien souvent prescrits. C’est pour ça que la loi en France a changé. Il y a eu une prise de conscience. La loi est passée à 30 ans après les 18 ans. Donc jusqu’à 48 ans on peut encore dénoncer des faits dont on a été victime. Même si parfois ce n’est même pas suffisant. Dans certains pays c’est jusqu’à la fin de sa vie.

Melvil Poupaud dans le personnage d'Alexandre © Filmcoopi AG

Pourquoi avez-vous souhaité garder les véritables noms des personnages ?

FO - Vous savez, ces noms sont déjà connus et ils ont été exposés partout dans la presse. Le prêtre Preynat a avoué il y a 30 ans déjà. Encore une fois ces noms étaient connus et donc il n’y avait pas de surprise. Il est important de dire que c’est une fiction basée sur des faits réels, d’ici et maintenant. Ça aurait été hypocrite de changer les noms. Par exemple, j’aurais pu renommer le cardinal Barbarin et l’appeler le cardinal « Baratin » (rires).

A-t-il été envisagé de présenter le film au pape ?

FO - C’est intéressant parce que j’ai rencontré le distributeur italien qui m’a dit qu’il allait organiser une projection au Vatican pour les évêques en espérant que le pape puisse aussi voir le film. Il m’a aussi demandé si j’étais prêt à rencontrer des évêques en Italie pour parler du film et j’ai dit oui.

Ma naïveté d'enfant m’a fait perdre la foi.– François Ozon

Quel est votre rapport à la foi ?

FO - J’ai eu une éducation religieuse. J’ai fait mon catéchisme. J’ai fait ma première communion. J’ai eu la foi enfant ! Je dois avouer que je l’ai perdue assez rapidement au moment de l’adolescence et de la découverte de la sexualité. Je crois que j’ai eu conscience très vite qu’il y avait une grande hypocrisie au sein de l’Eglise, notamment sur la sexualité et le message de Jésus. Enfant, lire les évangiles m’a beaucoup surpris. J’avais l’impression que suivre les préceptes du Christ signifiait être généreux, ouvert, plutôt de gauche et je me suis rendu compte que les gens qui défendent la religion sont au contraire très conservateurs, peu généreux, ni dans le partage, ni dans la tolérance. Cela me semblait à l’inverse du message que moi enfant au catéchisme je comprenais. Ma naïveté d'enfant m’a fait perdre la foi.

François Ozon et François Marthouret (alias le cardinal Barbarin) sur le tournage de Grâce à Dieu © Filmcoopi AG

Avez-vous rencontré des pressions particulières en travaillant sur ce film ?

FO - Il n’y a pas eu de pression puisque nous avons tourné dans des conditions assez secrètes. On avait un nom de code durant le tournage, le film ne s’appelait pas « Grâce à Dieu », mais « Alexandre ». Et puis on a décidé de tourner toutes les scènes d’église au Luxembourg et en Belgique. Nous savions qu’à Lyon il fallait demander l’autorisation au cardinal Barbarin. Donc c’était compliqué (rires).

Dans le film vous faites mention d’autres affaires, notamment en Espagne. A-t-il été envisagé de réaliser une fresque plus globale sur la pédophilie au sein de l’Eglise catholique ?

FO - Ce qui m'intéressait c'était de partir d’un fait divers ou d’une histoire très précise bien connue en France. Maintenant, le vrai sujet du film c’est véritablement les répercussions de la libération de la parole pour les victimes et dans leur entourage. C’est vraiment ça le sujet. Après en faisant mon enquête, je me suis effectivement rendu compte que le sujet est malheureusement global. En Espagne, en Amérique du Sud... Dans le film Spotlight à Boston, c’était la même chose. Finalement c’est toujours la même histoire. Ce qui m’intéresse aussi c’est de montrer que dans toute institution, on essaye toujours et d’abord de protéger l’institution. C’est toujours le même système de pouvoir qui se met en place. Il s’avère que l'institution dans le film c’est l’Eglise mais ça pourrait être le monde du sport, le monde de l'éducation ou même encore la famille. Il faut savoir que 80% des cas de pédophilie sont d’abord au sein de la famille.

Dans toute institution, on essaye toujours et d’abord de protéger l’institution.– François Ozon

Et qu’en est-il de ce choix d’une narration très épistolaire, notamment dans la première partie ?

FO - Parce que c’est la réalité des faits. C’est un film sur la parole donc j’ai vraiment essayé de mettre en scène la parole sous différentes formes : sous forme de mails, sous forme de témoignages, sous forme de confession. Le film aurait pu s’appeler « La parole libérée », comme le site.

Denis Ménochet, Éric Caravaca, Swann Arlaud et Melvil Poupaud © Filmcoopi AG

Avez-vous rencontré Preynat et Barbarin pour écrire votre film ?

FO - Non puisque qu’à partir du moment où c’était une fiction, j’avais tous les éléments pour raconter mon histoire. Les faits je les avais. J’avais les confessions de Preynat, j’avais les conférences de presse de Barbarin. Si j’avais fait un documentaire alors oui.

Et pourquoi ces trois personnages, pourquoi eux ?

FO - Ces 3 personnages me touchent à des endroits différents. Ce que je trouve beau c’est que chacun s’est battu à sa place. Alexandre qui est un fervent catholique s’est battu au sein de l’institution, François qui est athée décide de mener un combat de citoyen en médiatisant l’affaire et Emmanuel, une victime qui souffre encore de ce qui lui est arrivé, mène un combat judiciaire. C’est ce qui me plaisait avec ces trois personnages.

La réalité est une très bonne scénariste.– François Ozon

Enfin, plusieurs fois on retrouve dans l'environnement du cardinal Barbarin des références à Tintin, et notamment dans sa chambre : la couverture du très controversé « Tintin au Congo ». Réalité ou mise en scène?

FO - Alors c’est intéressant parce que bien souvent la réalité est une très bonne scénariste. Il y a beaucoup de choses comme ça que j’ai découvert et que je n'aurais pas pu imaginer. Ça ne me serait jamais venu à l’idée de mettre « Tintin au Congo » dans la chambre du cardinal Barbarin si je n’avais pas vu une photo dans Paris Match. Il adore Tintin, il est tintinophile. Et donc dans sa chambre on voit en effet un poster de « Tintin au Congo », qui est quand même le plus politiquement incorrect de tous les Tintin. Extrêmement raciste, et qui je crois d’ailleurs a été réécrit pour les enfants d’aujourd’hui. Je ne l’ai pas inventé, c’est la réalité, pareil pour le poster de Spotlight au commissariat.

Plus d'informations sur Grâce à Dieu. Au cinéma dès le 20 février.

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